Un article scientifique publié sur SAGE envisage des économies pouvant atteindre 1 273 milliards
de dollars en élargissant l'aide médicale à mourir à des populations vulnérables. Plus troublant encore : les auteurs explorent un scénario non volontaire et évoquent même le recours à des exécutants rémunérés pour pratiquer ces interventions. Une réflexion qui soulève des questions éthiques fondamentales sur la valeur accordée à la vie humaine.
Il y a des publications qui méritent qu'on s'y attarde. Et d'autres qui nous obligent à nous arrêter quelques instants pour relire certains passages afin de bien comprendre ce que nous avons sous les yeux.
C'est le cas d'un article scientifique publié le 28 février 2025 dans la revue OMEGA – Journal of Death and Dying, accessible sur la plateforme SAGE Journals.
Son titre : Government Economics of Expanding Canada’s Medical Assistance in Dying to Vulnerable Populations and the Ethical Implications of Allowing the State to Control Death.
En français : L'économie gouvernementale de l'élargissement de l'aide médicale à mourir au Canada aux populations vulnérables et les implications éthiques du contrôle de la mort par l'État.
Les auteurs, Uzair Jamil et Joshua M. Pearce, affiliés à Western University, y examinent les économies que le gouvernement canadien pourrait théoriquement réaliser en élargissant l'aide médicale à mourir (AMM) à différentes catégories de la population.
Et les catégories étudiées sont particulièrement sensibles : personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, personnes sans domicile, consommateurs de drogues, personnes âgées retraitées et communautés autochtones.
Mais ce qui rend cette publication particulièrement dérangeante, ce n'est pas seulement la liste des groupes concernés. C'est la manière dont la vie et la mort sont intégrées dans les calculs économiques.
Quand les économies de l'État deviennent le point de départ
Les auteurs construisent différents scénarios afin d'estimer les économies potentielles associées à l'élargissement de l'aide médicale à mourir.
Ils distinguent notamment deux possibilités : un scénario volontaire et un scénario non volontaire.
Dans le premier, ils tentent d'estimer combien de personnes pourraient choisir l'AMM. Dans le second, ils modélisent des situations où des personnes seraient concernées sans que leur volonté soit prise en compte.
L'étude avance des économies pouvant atteindre 1 273 milliards de dollars canadiens d'ici 2047 dans son scénario non volontaire utilisant une approche d'externalisation.
Oui, il est question de plus de mille milliards de dollars.
Il faut toutefois comprendre que ces chiffres sont des projections théoriques reposant sur des hypothèses formulées par les auteurs. Ils ne représentent ni des économies réalisées, ni une prévision officielle du gouvernement canadien.
Mais une question demeure : comment en arrive-t-on à intégrer la mort de personnes vulnérables dans une équation visant à mesurer les économies de l'État?
Le passage qui donne froid dans le dos : des exécutants rémunérés
C'est probablement le passage le plus difficile à croire.
Dans la section intitulée Outsourcing Approach to MAiD, les auteurs explorent une méthode d'externalisation des interventions. Ils évoquent la possibilité de faire appel à des exécutants non médicaux rémunérés par le gouvernement.
Le texte emploie même le terme anglais hitmen, que l'on peut traduire par « tueurs à gages ».
Les auteurs avancent un coût d'environ 227 $ par intervention, en se référant au prix de services de tueurs à gages évoqué dans une autre publication.
Il faut être précis : les auteurs ne présentent pas cela comme une politique canadienne existante ni comme une mesure officiellement proposée au gouvernement. Il s'agit d'un scénario théorique intégré à leur analyse économique.
Cela ne rend toutefois pas le passage moins troublant.
On parle ici de personnes vulnérables, de décès et d'une comparaison de coûts entre une intervention médicale et le recours à des exécutants rémunérés.
À quel moment une analyse économique cesse-t-elle d'être un exercice abstrait pour devenir une réflexion profondément préoccupante sur la valeur de la vie humaine?
Des populations vulnérables transformées en variables financières
L'étude ne s'arrête pas aux personnes souffrant de problèmes de santé mentale.
Elle inclut également les personnes sans domicile, les consommateurs de drogues, les personnes âgées et les communautés autochtones.
Les auteurs tentent d'estimer les économies que représenterait la disparition de certaines dépenses publiques associées à ces populations.
C'est précisément là que le débat devient particulièrement sensible.
Une personne sans logement devrait-elle être considérée comme une dépense à éliminer ou comme un citoyen qui a besoin d'un toit?
Une personne aux prises avec une dépendance devrait-elle être envisagée à travers les coûts qu'elle représente pour l'État ou à travers les soins et l'accompagnement auxquels elle devrait avoir accès?
Une personne âgée qui coûte cher au système de santé devient-elle un problème économique?
Et une personne souffrant d'une maladie mentale devrait-elle être considérée comme une vie à soutenir ou comme une économie potentielle?
Ces questions ne sont pas accessoires. Elles touchent directement aux fondements d'une société qui prétend protéger les personnes les plus fragiles.
Des chiffres spectaculaires, mais des hypothèses qui méritent un examen sérieux
Il faut également regarder la méthodologie de cette publication.
Les auteurs utilisent différentes statistiques démographiques, économiques et sanitaires pour construire leurs projections. Or, plusieurs hypothèses sont particulièrement discutables.
Par exemple, l'étude utilise la proportion de Canadiens ayant déjà fait une tentative de suicide pour estimer certaines populations susceptibles de choisir volontairement l'AMM.
Elle pose aussi des hypothèses très larges sur les personnes sans domicile et sur d'autres groupes vulnérables.
Autrement dit, des données qui décrivent une situation de détresse, de pauvreté ou de maladie sont utilisées pour construire des estimations de décès potentiels et d'économies gouvernementales.
Une tentative de suicide ne signifie pas qu'une personne souhaite mourir dans toutes les circonstances. La pauvreté ne constitue pas un consentement à mourir. La dépendance non plus. Et le vieillissement ne devrait jamais être assimilé à une perte de valeur humaine.
Les projections de cette étude doivent donc être lues avec beaucoup de prudence. Leur ampleur ne suffit pas à démontrer leur validité.
Les auteurs dénoncent eux-mêmes les conséquences éthiques
Il serait toutefois inexact de présenter cet article comme une recommandation officielle visant à faire mourir les personnes vulnérables pour économiser de l'argent.
Dans leur conclusion, les auteurs mettent eux-mêmes en garde contre les conséquences éthiques d'une telle logique.
Ils écrivent que les économies financières pourraient inciter l'État à privilégier l'aide médicale à mourir plutôt que les soins et les services nécessaires aux personnes vulnérables.
Ils évoquent également le risque de dévaloriser la vie humaine et de développer une culture où mettre fin à une vie serait considéré comme une solution financièrement avantageuse.
Ils recommandent plutôt d'investir dans les soins de santé mentale, la prévention de l'itinérance, les services aux personnes âgées et le soutien aux communautés autochtones.
Il y a donc une distinction essentielle : l'article explore des scénarios extrêmes pour en examiner les conséquences, mais il ne constitue pas une proposition gouvernementale de mise en œuvre de ces scénarios.
Et pendant ce temps, quelle est la position du Canada?
Le contexte législatif canadien mérite également d'être rappelé.
Au Canada, l'aide médicale à mourir repose actuellement sur des critères légaux précis, notamment une demande volontaire, le consentement éclairé et la capacité de prendre des décisions relatives à sa santé.
Le 27 octobre 2026, le gouvernement fédéral a présenté le projet de loi C-41. Celui-ci prévoit notamment de maintenir l'exclusion de l'admissibilité lorsque la maladie mentale constitue la seule condition médicale invoquée, tout en proposant un cadre permettant certaines demandes anticipées sous conditions et garanties précises.
Ce projet de loi ne légalise donc pas les scénarios non volontaires décrits dans l'étude. Il s'agit d'une proposition législative distincte, qui doit suivre le processus parlementaire.
La différence entre le cadre légal canadien et les hypothèses explorées par les chercheurs est fondamentale.
Une question qui dépasse largement l'aide médicale à mourir
On peut être favorable à l'autonomie individuelle, reconnaître le droit d'une personne à mettre fin à des souffrances intolérables et défendre l'accès à l'aide médicale à mourir dans certaines circonstances.
Mais cela ne devrait jamais nous empêcher de poser des questions difficiles.
La mission d'un système de santé est-elle de soigner, d'accompagner et de soulager la souffrance, ou peut-elle en venir à mesurer la valeur d'une intervention en fonction des économies qu'elle procure à l'État?
Lorsqu'une personne est pauvre, malade, âgée, dépendante ou sans logement, notre première responsabilité devrait être de lui offrir des solutions, des soins et de la dignité.
Pas de calculer combien sa disparition pourrait rapporter.
Cette publication mérite donc d'être lue, analysée et débattue publiquement. Non pas parce qu'elle représente une politique du gouvernement canadien, mais parce qu'elle met en lumière une logique économique qui, poussée à l'extrême, soulève des questions morales considérables.
Une société se mesure aussi à la façon dont elle traite ceux qui lui coûtent le plus cher. Et si notre réponse à la vulnérabilité devient un calcul d'économies, c'est toute notre conception de la dignité humaine qu'il faut remettre en question.
Source principale :
Uzair Jamil et Joshua M. Pearce, Government Economics of Expanding Canada’s Medical Assistance in Dying to Vulnerable Populations and the Ethical Implications of Allowing the State to Control Death, OMEGA – Journal of Death and Dying, publié le 28 février 2025.
https://doi.org/10.1177/00302228251323299
Source législative : Projet de loi fédéral C-41, présenté le 27 octobre 2026.
